Peter Carey sur La véritable histoire du Gang Kelly

Le film tiré du roman de Peter Carey La véritable histoire du Gang Kelly devrait bientôt être diffusé dans les salles d’Europe. Au casting, on trouve entre autres Russell Crowe, dans le rôle d’Harry Power et Essie Davis, connue en France pour son rôle de Miss Fisher. À l’occasion de la sortie au Royaume-Uni, le Gardian a publié un texte écrit par Peter Carey, où il revient sur les origines de ce roman. En voici la traduction.

‘I was not shy to think that I’d write a novel that would transform everyone’s idea of that bearded bushranger’ … Ned Kelly, 1946, by Nolan.
Photograph: Bridgeman Images

Peter Carey sur La véritable histoire du Gang Kelly : « À 56 ans, j’ai écrit ce que plus jeune je n’aurais pas pu faire »

Trente ans après avoir découvert une lettre du bushranger Ned Kelly, Carey a emprunté sa voix pour écrire un roman couronné par le Man Booker Prize

Samedi 8 février 2020

En 1961, j’ai raté mes partiels de première année à la faculté de sciences de l’université de Monash à Melbourne. Ensuite, j’ai trouvé un boulot dans la pub et j’ai lu Ulysse de Joyce. J’étais entouré de publicitaires qui écriraient bientôt leur premier roman. L’un d’eux, Barry Oakley, m’a emmené voir une exposition consacrée à Sidney Nolan qui réunissait une série de peintures sur Ned Kelly. Nous étions en 1964, et Gabriel García Márquez écrivait « Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer sur doigt. » J’avais 21 ans. L’art venait d’entrer dans ma vie et tout m’intéressait.

J’avais lu William Faulkner et Flann O’Brien. Je m’étais pris de passion pour Nolan, en faisant des rechercher sur ses peintures j’avais fini par découvrir une lettre écrite par Kelly en 1879 alors qu’il s’apprêtait à braquer une banque à Jerilderie, au sud de la Nouvelle-Galles-du-Sud. Aujourd’hui, elle est disponible sur Google. S’il vous plait, jetez-y un coup d’œil. J’espère que vous y verrez ce que j’ai vu : « In or about the spring of 1870 the ground was very soft a hawker named Mr Gould got his wagon bogged between Greta and my mother’s house on the eleven mile creek, the ground was that rotten it would bog a duck in places ».

Pourquoi personne ne m’en avait-il jamais parlé ? Personne n’avait-il vu ce que je voyais, que ce célèbre bushranger était en réalité un artiste d’avant-garde génial ?

J’étais encore enivré de Joyce et je nourrissais une ambition aveugle. Je n’avais pas beaucoup lu. J’avais écrit une seule histoire qui n’avait pas été publiée, mais j’étais persuadé que je pourrais écrire un roman qui changerait l’image que tout le monde avait de ce voyou australien. « I dare not strike him, » avait écrit Kelly sur Hall (un policier), « or my sureties would loose the bond money I used to trip him and let him take a mouth full of dust now and again as he was as helpless as a big guano after leaving a dead bullock or a horse. I threw big cowardly Hall on his belly I straddled him and rooted both spurs onto his thighs he roared like a big calf attacked by dogs and shifted several yards of the fence I got his hands at the back of his neck and trid to make him let the revolver. »

Je n’ai pas corrigé les fautes d’orthographe. Je n’ai pas ajouté une virgule. J’ai réécrit la lettre et je l’ai portée en moi comme la Sainte-Croix. Et pourtant, mon premier roman ne laissait rien paraître de l’influence de Kelly. C’est de Samuel Becket que je m’étais inspiré. Quand j’ai perdu la lettre de Jerilderie dans un pub, je ne l’ai même pas remplacée.

C’était fini, semblait-il. J’avais terminé neuf romans sans un clin d’œil à Kelly. J’étais vieux. J’avais quitté l’Australie. J’habitais à New York et puis, juste quand mes amis craignaient que j’aie complètement oublié mon pays, je suis allé au Metropolitan Museum of Art, et elles étaient là : les superbes peintures de Nolan représentant Kelly. Les uns après les autres, j’y ai emmené mes nouveaux amis de Manhattan pour qu’ils découvrent à leur tour chacune des 27 peintures, comme des stations du Chemin de croix. Je leur ai expliqué pourquoi, en l’absence d’un Thomas Jefferson, ce hors-la-loi légendaire répondant au nom de Ned Kelly incarnait pour nous le symbole de la résistance.

C’était en 1994, 30 ans après avoir lu la lettre de Jerilderie. À 56 ans, je me suis assis à mon bureau et j’ai écrit ce que plus jeune je n’aurais pas pu faire : « J’ai perdu mon père à l’âge de 12 ans et je sais ce que c’est d’être élevé dans les mensonges et les silences ma chère fille tu es pour le moment trop jeune pour comprendre un mot de ce que j’écris, mais cette histoire est pour toi et ne contiendra pas un seul mensonge que je grille en enfer si je dis faux. »

Lire ma critique ici.

Les enjeux de la traduction – Entretien avec Will Firth

Discussion autour des enjeux de la traduction avec Will Firth, traducteur australien du russe, serbo-croate et macédonien vers l’anglais.


Entretien précédemment paru sur le blog de ANZLit Lovers le 28 avril 2013.

Je suis traducteur littéraire, et je traduis principalement des romans et recueils de nouvelles pour des éditeurs en Angleterre et aux États-Unis. Je connais assez bien la scène littéraire des pays de l’ex-Yougoslavie, donc mes principaux clients me laissent suggérer des titres. Ces dernières années, j’ai ainsi pu choisir la moitié des œuvres sur lesquelles j’ai travaillé.

Je rencontre rarement les auteurs avant de traduire leurs livres.  On se contacte par email une fois que le contrat est finalisé, et que nous sommes sûrs de la viabilité du projet. On commence par s’écrire, et je leur pose des questions. D’abord d’ordre général, puis de plus en plus détaillées. J’aime discuter de tout même quand je suis sûr de la solution à 99%. Le texte source est en effet souvent ambigu, et il peut y avoir plusieurs options de traduction en anglais. Être sûr de l’intention de l’auteur est important pour moi. La grande majorité des auteurs apprécient ces échanges intensifs ; ils sont heureux de savoir que quelqu’un lit leur travail scrupuleusement. Parfois, cela met en lumière des inadéquations qu’ils voudront rectifier dans les prochaines éditions. De temps en temps, nous ne sommes pas d’accord sur certains points ; dans ce cas-là, il n’y a pas de règles, les auteurs, moi ou l’éditeur pouvons avoir le dernier mot. Je n’ai traduit qu’un seul auteur décédé, et c’était dommage de ne pas pouvoir le connaître ! J’ai un peu peur de travailler pour un auteur très connu (ou avec des positions arrêtées) qui voudrait contrôler certains aspects de la traduction.

« Aussi littérale que possible, aussi libre que nécessaire », est souvent la devise d’une bonne traduction. Parfois, un grand écart mental est nécessaire pour parvenir à une équivalence en anglais, surtout lorsque la structure de la langue est très différente. De la même façon, on peut avoir recours à des reformulations assez importantes pour mettre en valeur des références culturelles implicites dans le texte source.  Une expression toute faite ou une traduction libre qui contient l’essence de la situation permet souvent d’arriver à de bons résultats. Parfois, ça demande beaucoup de réflexion pour réussir à avoir une bonne solution concise.

Mon travail comprend aussi la suppression de répétitions et autres redondances. D’autre part, je dois souvent contextualiser et expliquer certains termes lorsqu’ils ne sont pas clairs. Par exemple, lorsque les écrivains de l’ex-Yougoslavie font référence à « la guerre ». En général, on comprend à quelle guerre ils font référence uniquement à l’aide du contexte, ma traduction doit donc en dire un peu plus, et indiquer s’ils parlent de la Seconde Guerre mondiale, ou d’une des guerres ayant eu lieu en Yougoslavie dans les années 90. J’y fais référence au moins à la première allusion.

Les blagues, les jeux de mots sont bien connus pour être difficiles à traduire et nécessitent souvent de changer complètement l’image pour exprimer la même émotion en anglais.

Parfois, la terminologie pose problème, et comme il est rare de pouvoir utiliser des notes en bas de page, le traducteur doit choisir d’adapter le texte en faisant de légères modifications. Lorsque je travaillais sur un roman historique, je me suis évité de nombreux maux de tête en persuadant l’éditeur d’écrire une brève introduction dans laquelle j’expliquais certains des termes et problèmes.

Pour certains livres, nous avons dû changer le nom du personnage principal parce que l’association faite en anglais n’aurait pas été la bonne. Parfois, j’ai également dû inventer un titre pour un livre ou une histoire parce que la traduction littérale du livre original aurait été terne ou trompeuse.

La pensée latérale, requise pour trouver ce genre de solution, est exigeante et certains jours je sens que je ne peux pas me laisser aller et penser de façon originale. Mais c’est très gratifiant lorsque je trouve une solution appropriée, et encore plus quand les lecteurs l’apprécient.

© Will Firth
Pour en savoir plus www.willfirth.de/english.html
Traduction d’Angélique Montané

Rencontre avec… une traductrice

Etre traducteur de littérature, c’est aussi être un peu auteur. Josette Chicheportiche est l’exemple parfait, traductrice de livres anglo-saxons, elle est également l’auteure de nombreux ouvrages pour la jeunesse, Ne le dis à Personne (Oskar Jeunesse, 2012), Lettres anonymes (Oskar Jeunesse, 2011), Une si petite fugue (Syros, 2004). En Septembre dernier, paraissait Cinq Carillons (Five bells, Random House 2011) aux Editions du Mercure de France écrit par l’australienne Gail Jones et traduit par Josette Chicheportiche. Je lui ai posé quelques questions.

J’ai lu dans une interview sur le site La mare aux mots que vous avez commencé le métier de traductrice par hasard avec Journal d’une princesse.
Non, je ne me suis pas lancée dans le métier de traductrice par hasard. Je traduisais depuis une bonne dizaine d’années et j’ai commencé par des romans adultes, des essais, des voice-over et du sous titrage. Je ne me suis mise à traduire de la jeunesse qu’à partir du moment où j’ai moi-même écrit en jeunesse.

Aviez-vous suivi une formation de traductrice avant cela ?
J’ai fait des études d’anglais (hypokhâgne et khâgne puis maîtrise d’anglais), j’ai rencontré un éditeur qui m’a confié un roman, et voilà.

Aujourd’hui, est-ce votre activité principale ?
Oui, la traduction est ma principale activité, du moins, celle qui me permet de manger ! J’essaie d’écrire entre deux traductions, ce qui est toujours un peu compliqué, faute de temps.

Selon vous quelles sont les qualités nécessaires pour être un bon traducteur?
Les qualités pour être un bon traducteur ? Etre très bon dans la langue d’arrivée. A mon avis, il n’est pas nécessaire d’être bilingue car on peut toujours trouver le sens d’un mot, d’une expression dans un dictionnaire ou auprès d’anglophones, sans compter qu’une langue évolue sans cesse. Trouver le ton juste importe énormément aussi, et avoir le sens des dialogues.

Quels sont les points positifs et négatifs du métier de traducteurs ?
Points positifs : la liberté de gérer son temps et la découverte, à chaque livre, d’un univers nouveau. Points négatifs : devoir gérer son temps ! En général un traducteur littéraire travaille onze mois et demis sur douze, sept jours sur sept, et dix heures par jour !

Quel est votre genre de prédilection ?
Les romans adultes. Je trouve que ce qui se fait en jeunesse en ce moment, et surtout chez les auteurs US, est assez affligeant… Mais c’est un point de vue tout à fait personnel.

Vous traduisez des romans de l’anglais britannique et américain mais abordez-vous la traduction de romans australiens différemment ?
Avant de traduire Mireille Juchau, je ne connaissais pas la littérature australienne, et j’ai été assez surprise de découvrir que la langue s’apparentait plus à l’anglais qu’à l’américain. Impression qui a été confirmée par la traduction de Gail Jones (e.g., Cinq Carillons).

Certains traducteurs disent qu’une bonne traduction ne peut se faire que par une bonne connaissance du pays et de ses coutumes, qu’en pensez-vous?
Personnellement, je ne suis jamais allée en Australie et mes deux traductions australiennes ont reçu les éloges de la presse et de mon éditrice. Donc, il ne me semble pas nécessaire d’avoir une bonne connaissance du pays et de ses coutumes. Evidemment, il faut se renseigner, lire des articles, des livres sur le pays ou l’auteur que l’on traduit. Ce que je fais systématiquement. Et puis, grâce à Internet, les traducteurs ont accès à énormément de doc. Par ailleurs, j’aime beaucoup communiquer avec l’auteur que je traduis.

Pourriez-vous nous recommander un bon roman australien ?
Un bon roman australien ? Five Bells, of course !

Mercure de France

Merci à Josette d’avoir répondu à mes questions.

La vérité sur Ce qu’il advint du sauvage blanc

Melbourne Books

Je vous ai fait partager mon enthousiasme pour le livre de François Garde Ce qu’il advint du sauvage blanc il y a quelques semaines, je voudrais aujourd’hui apporter quelques précisions. Je savais que je lisais un récit romancé basé sur une histoire vraie, je pensais donc que les descriptions du mode de vie des « sauvages » étaient basées sur des faits réels. Pour moi, écrire un roman historique et anthropologique (comme l’est le roman de Garde) est une tâche ardue, car il faut que l’auteur connaisse parfaitement son sujet.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai lu l’interview de l’auteur sur le blog de Chronobook.fr, où il déclare « J’ai vécu quelques années en Nouvelle-Calédonie et suis allé plusieurs fois en Australie (mais à Sydney, pas le bush du Nord Est !). Je n’aurai pas écrit ce livre sans avoir rencontré des cultures du Pacifique et constaté, même deux siècles après les contacts et la christianisation, leur étrangeté. […] Pour le roman, je n’ai pas voulu me documenter. Mes sauvages ne sont pas vrais, (il semble en outre que la tribu en cause ait disparu). J’espère qu’ils sont vraisemblables. »  Un peu limite comme réponse, non ?

D’ailleurs, depuis que j’habite à Melbourne j’ai découvert une chose : la culture des peuples aborigènes qui habitent en Australie n’a rien à voir avec celle des habitants indigènes de la Nouvelle-Calédonie et les Maoris de la Nouvelle-Zélande. Peut-être le saviez-vous, je l’ignorais.:

Mais revenons à nos moutons… En cherchant si les droits de ce roman avaient été vendus en Australie, Penny Hueston de Text Publishing m’a dit qu’elle avait lu le livre et qu’il lui serait impossible de le publier ici sans soulever un tollé de protestations. Elle m’a conseillé de lire le livre de Stephanie Anderson Pelletier, The forgotten castaway of Cape York, 2009 pour connaître la véritable histoire de Narcisse Pelletier parmi les aborigènes de Cape York.

Dans une lettre ouverte aux chercheurs français, elle exprime son irritation :

« La publication de ce livre, sa réception critique et maintenant ce prix [Le Goncourt du premier roman – mai 2012] montrent que les vieux stéréotypes sur les aborigènes d’Australie sont encore bien vivants dans le monde littéraire français ».

En effet, sous couvert de fiction François Garde mêle faits réels (le nom du héros
« Narcisse Pelletier », le bateau sur lequel il travaillait comme mousse « le Saint Paul », son nom aborigène « amglo » ou encore le lieu du naufrage), et fiction

« une fantaisie qui se révèle cumuler les pires des clichés possibles sur les aborigènes tels qu’on pouvait les lire en Europe au 19e siècle », ajoute-t-elle.

Narcisse pelletier fut bel et bien abandonné sur une plage de la côte nord d’Australie (Cape York), adopté par une famille aborigène et intégré à la communauté. Les ressemblances s’arrêtent là.

Voici quelques-unes des erreurs commises par François Garde :

  • La famille aborigène qui a adopté Narcisse appartient à la communauté Uutaalnganu (du groupe linguistique des Sandbeach People). Ce peuple vit (encore aujourd’hui) près de la mer, dans « une région très cultivée et isolée » où ils maniaient l’art de la chasse aux dugongs et aux tortues comme personne, « la viande riche du dugong était toujours partagée en fonction d’un ordre établi ». L’environnement était riche en ressources contrairement à ce que raconte Garde dans son roman.
  • Les pratiques sexuelles que décrit l’auteur sont erronées, « parfois l’un d’eux partait solitaires dans la forêt. Assis sous un arbre, un garçon et une fille se caressaient sans se cacher. » Stephanie Anderson explique que « peu importe la diversité des pratiques sexuelles de par le monde […] on sait bien que le sens d’une certaine pudeur est indubitablement un universel humain. […] et le viol n’était certainement pas toléré et à plus forte raison, n’est pas un spectacle »
  • Le mythe très répandu au 19e siècle qui veut que les aborigènes d’Australie soient laids est également très présent dans ce livre. Là encore, l’auteur s’enfonce dans des idées reçues.
  • Le manque de culture est omniprésent dans le roman, par exemple la communauté abandonne ses morts sans offrir de rite mortuaire alors qu’ils sont en réalités «très complexes».
  • François Garde décrit les « sauvages » tatoués, manque de pot Stephanie Anderson explique que  « le tatouage n’est pas une pratique des aborigènes australiens »…
  • Le manque d’intérêt de la tribu à l’égard de Narcisse nous fait penser que ce sont des êtres « qui manquent de qualités humaines affectives et psychiques les plus élémentaires ». « La première réaction des Uutaalnganu fut de secourir Narcisse pour ensuite l’accepter complètement. Lors des premiers contacts avec les Européens, une croyance répandue parmi les peuples aborigènes d’Australie était que les individus à la peau blanche étaient des ancêtres revenus à la vie. Dans le récit de Merland [dix-sept ans chez les sauvages. Narcisse Pelletier de Constant Merland, 1876], Narcisse Pelletier dit lui-même que c’était la façon dont il était perçu par ses sauveteurs.  La curiosité du monde est caractéristique des êtres humains. Les aborigènes ne sont ni plus ni moins curieux que les autres. »

J’ai voulu poser quelques questions supplémentaires à Stephanie Anderson.

Vous parlez d’une vision du 19e siècle pour ce qui est de la représentation des « sauvages » dans le livre de Garde, pourriez-vous nous en dire plus ?
Dans son roman, François Garde évoque très bien la vision qu’avaient les érudits au 19e siècle sur les peuples indigènes : des sauvages, vivant à l’état de nature, sans aucune inhibition ou interdit sexuel, d’apparence physique ingrate, seulement préoccupés par le prochain repas, parlant un langage grammaticalement pauvre. Mais bizarrement, en l’évoquant ainsi, il renforce cette idée.  Peu de choses dans le roman viennent contredire ces conceptions qui donnent du crédit à ce courant d’anthropologie physique qui prédominait à l’époque, mettant en place une hiérarchie raciale de l’évolution humaine des plus primitifs (toujours les aborigènes d’Australie) aux plus développés, à savoir les Européens. L’anthropologie et la biologie moderne combattent de façon virulente ces absurdités de hiérarchie raciale. Les êtres humains viennent de la même espèce, et non pas différentes races inférieures et supérieures, leur culture et langage se valent.  Malheureusement de tels préjugés et clichés résonnent encore dans la culture et la littérature occidentale.

Pourquoi pensez-vous que les Français ont cette vision naïve des aborigènes d’Australie ?
D’abord, l’Australie reste un endroit lointain et exotique dans l’esprit de beaucoup d’Européens, une  terre de conquête peuplée de nomades du désert primitifs. L’ironie c’est que le succès que rencontrent les expositions d’art aborigène en France pourrait renforcer cette idée, transmettant une qualité primordiale, mystique et hermétique de l’aboriginalité.

Deuxièmement, la barrière de la langue existe toujours entre le français et l’anglais ce qui entraîne un manque d’information sur les aborigènes et qui permet aux fantasmes de s’épanouir librement, comme le prouve le succès du roman de François Garde.

Quelle serait la réaction du public si ce roman était traduit et publié en Australie ?
La création fantasque et dégradante de la société aborigène dans Ce qu’il advint du sauvage blanc serait accueillie avec indignation ou sous les moqueries. J’imagine que dans tout le pays les aborigènes, et surtout les Sandbeach People du Cap York, seraient profondément offensés par la contrefaçon de Garde, qui est une dénaturation complète de leur mode de vie et du caractère de leur culture. Le fait que l’auteur ait déclaré que le peuple dont il s’est inspiré a disparu, et qu’il ne se soit pas renseigné pour l’écriture de son roman serait perçu comme une insulte et est inexcusable.  Plus généralement, le public australien serait stupéfait qu’un auteur puisse montrer un tel manque de respect et de connaissances sur les cultures aborigènes d’Australie. Un manque total de curiosité à leur égard, une qualité que l’auteur attribue d’ailleurs à sa « tribu » romanesque.

Et enfin, pourriez-vous nous recommander un roman qui donnerait une représentation réaliste d’une communauté aborigène ?
Carpentaria d’Alexis Wright. La vision complexe, authentique et tout à fait actuelle de la communauté indigène que dépeint Alexis Wright dans son roman, pour lequel elle aussi est lauréate d’un prix littéraire prestigieux, fait contraste avec la conception caricaturale et périmée des aborigènes australiens que nous présente François Garde dans Ce qu’il advint du sauvage blanc.

 

Je partage l’indignation de l’auteur contre un récit qui va à l’encontre de ce qui devrait se passer au 21e siècle, et qui véhicule des idées reçues réduisant une culture étrangère au rang de culture sauvage ou simplement « étrange ».

Stephanie Anderson est une chercheuse australienne. Elle a traduit et préfacé le texte de Constant Morland Dix-Sept ans chez les sauvages, Les aventures de Narcisse Pelletier paru en 1876. Le livre est disponible en anglais sous le titre de Pelletier, The forgotten castaway of Cape York (paru aux éditions Melbourne Books, 2009, 370 pages).

Pour en savoir plus, vous trouverez ses textes sur le site de la SOGIP-EHESS et de l’Association française d’ethnologie et d’anthropologie.

 

Rencontre avec… Text Publishing, Melbourne

Gros plan sur un acteur de la scène littéraire australienne : Text publishing

C’est au 22 de William Street, en plein cœur de Melbourne, que les bureaux de Text Publishing sont implantés. Créé en 1990 par Diana Gribble, Text publishing est désormais entre les mains expertes de Michael  Heyward, l’actuel directeur éditorial. Depuis les années 90, cette petite maison d’édition australienne d’une vingtaine d’employés publie des œuvres de fiction, des essais et de la littérature pour adolescents de qualités. 

Avec environ 80 nouveautés qui paraissent chaque année, Text Publishing met en lumière la littérature australienne grâce à la publication d’ouvrages d’auteurs prestigieux et reconnus comme Kate Grenville ou Toni Jordan mais aussi en cherchant de nouveaux talents. La maison reçoit des manuscrits par le biais d’agents littéraires australiens et internationaux, mais également un très grand nombre de manuscrits non-sollicités « des centaines et des centaines de manuscrits. Souvent le vendredi après-midi on organise des sessions de lectures pour éviter les délais de réponse trop longs » confie Penny Hueston, éditrice déléguée « et parce que parfois vous tombez sur une perle rare ». Ce fut le cas de Shane Maloney avec sa série policière humoristique mettant en scène Murray Whelan aujourd’hui traduit internationalement. 

Ils participent également activement à la promotion des auteurs australiens incontournables avec leur collection Text Classics.Cette collection est née naturellement afin de continuer ce travail de mise en valeur de la production locale. « A l’original, l’Australie était une destination uniquement pour la vente et la distribution des livres. Si vous étiez un auteur dans les années 50 en Australie, vous deviez envoyer votre manuscrit en Angleterre pour vous faire publier et il serait ensuite mis dans une bateau pour être vendu en Australie » explique Penny. Fort de ce constat, Michael Heyward et Text Publishing décident de republier les textes oubliés de Henry Richardson, Miles Franklin, Elizabeth Harrower, Sumner Locke Elliott, Barbara Bayton… Et en 2013, c’est au tour des auteurs pour la jeunesse d’être mis à l’honneur. Retrouvez la liste complète .

Malheureusement aujourd’hui l’isolement continue. Bien qu’étant l’un des pays du monde où le nombre d’achat de livres par habitant est le plus élevé, les éditeurs australiens sont souvent oubliés par les éditeurs français. Une maison comme Text publishing doit presque systématiquement démarcher les maisons d’édition en France pour pouvoir recevoir les nouveautés.  Il y a bien des titres exportés dans l’hexagone, mais en général ces traductions ne représentent qu’un petit pourcentage des catalogues. Dernièrement, les Editions Belfond ont traduit La gifle et Jesus Man de Christos Tolskias, les éditions Héloïse d’Ormesson publient les livres de Toni Jordan et travaillent actuellement sur la traduction du livre d’Anne Funder All that I am, récompensé cette année par de nombreux prix littéraires. On notera également que parmi les 220 romans étrangers parus lors de la rentrée littéraire de cette année, il n’y a que 2 romans australiens : Le temps n’efface rien de Stephen Orr (Presse de la cité, traduit par Karine Reignier) et Cinq carillons de Gail Jones (Mercure de France, traduit par Josette Chicheportiche). Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir…

Merci infiniment à Penny Hueston de m’avoir accordé cet entretien.

Article précédement paru dans le Petit journal de Melbourne le 16 octobre 2012.