Who I Am ? / Qui suis-je ? d’Anita Heiss

Who Am I?: The Diary of Mary Talence, Sydney 1937, d’Anita Heiss, The Scholastic Press 2011
Qui suis-je ? Le journal de Mary Talence, Sydney 1937
, traduit par Annie Coeroli-Green, Au vent des îles 2008

En ce jour de fête nationale australienne, le libraire d’une librairie calédonienne m’a conseillé le roman d’Anita Heiss Qui suis-je ? Journal de Mary Talence Sydney, 1937 (publié par la maison d’édition tahitienne, Au vent des îles). Il tombait à pique puisque le thème de ce roman parle de ce que c’est que d’être Australien, ancien et nouveau.

Cette histoire est un peu particulière, car c’est un roman inspiré de fait réel. La petite Mary Talence (ou Amy Charles ou encore Mary Burke) a été enlevée à ses parents et placée dans un foyer à l’âge de 5 ans parce qu’elle est métisse. Comme dans le livre de Doris Pilkinson Le chemin de la liberté, l’histoire raconte ce dont la Génération volée a été victime. Anita Heiss est très connue dans le monde culturel et intellectuel d’Australie, elle appartient elle-même au peuple Wiradjuri du centre de le Nouvelle-Galles-du-Sud, là où se déroule l’histoire. C’est donc une histoire inventée, mais au goût de vérité présentée sous la forme d’un journal intime. C’est un récit très vivant et extrêmement touchant.

Mary a donc 10 ans quand elle commence le journal intime que mère Rose lui a offert pour son anniversaire. Cela fait 5 ans qu’elle vit dans le foyer des enfants aborigène de Bomaderry, une mission baptiste qui s’occupe d’éduquer les jeunes Aborigènes métisses. Ils sont donc triés par couleur, « en file indienne »,, pour savoir s’ils seront envoyés dans un autre foyer pour apprendre à être de bons domestiques, ou pour être adoptés par une famille blanche et être bien éduqués. Bien entendu, les plus foncés deviendront domestiques et les plus clairs seront adoptés.

C’est ce qui arrive à Mary quelques mois après avoir commencé son journal intime. Elle est adoptée par la famille Burke qui habite à St Ives, dans la banlieue de Sydney. Elle a 10 ans, ses parents et son frère et sa sœur adoptifs ne lui ressemblent pas et la forcent à oublier ses deux autres familles. Ma et Pa B (comme elle les appelle) aiment Mary et sont très gentils avec elle. Elle découvre de nombreuses choses qu’elle ne connaissait pas, le pudding de noël, partir en vacances, la tradition du Boxing Day etc. Mais elle est aussi confrontée aux moqueries et au racisme de ses camarades d’école parce qu’elle est la seule « abo ». Elle finit par devenir amie avec Tony, une petite fille immigrée italienne qui, comme elle, est différente. Grâce à Dot, une autre jeune fille aborigène de 17 ans qui est domestique pour une famille blanche du quartier, elle apprend à mieux connaître ses origines et à en être fière. Mais pour Mary, c’est une bataille quotidienne pour comprendre comment fonctionne le monde des adultes et de ceux qui décident. Ma et Pa B lui ont dit qu’il ne fallait pas s’approcher des noirs parce qu’ils étaient mauvais, elle doit également ne pas trop s’exposer au soleil, « car je deviendrais trop noire. Elle ne voulait pas ça. Je lui ai demandé pourquoi et elle a dit : La vie sera assez dure pour toi, ma chérie, sans avoir la peau très noire. »

Et surtout, elle ressent une profonde injustice qu’elle n’arrive pas à comprendre.

Vendredi 30 juillet
J’ai vu Dot aujourd’hui et elle m’a donnée de très mauvaises nouvelles du foyer où j’étais et des autres foyers du même genre. Je lui ai raconté comment mon nom qui était Amy Charles avait été changé en Mary Talence quand je suis arrivée à Bomaderry. Elle a mis son bras autour de moi et a dit qu’ils ont changé mon nom pour que mes parents ne puissent plus jamais me retrouver. Je ne le croyais pas parce que mère Rose m’aimait vraiment. J’étais sa préférée. Elle n’aurait pas fait ça parce qu’elle savait que je voulais voir ma mère.
Je commençais à pleurer et je crois que Dot s’est sentie coupable, mais elle a dit que j’avais besoin de savoir tout ça. Elle a dit qu’ils avaient changé les noms de beaucoup d’enfants, comme ça, si les parents écrivaient au foyer  et demandaient des nouvelles d’Amy Charles, les gens du foyer diraient : « Il n’y a pas d’Amy Charles ici » parce que mon nouveau nom est Mary Talence. […] Je suis si bouleversée par tout ça. Pourquoi ça m’est arrivé à moi et aux autres enfants du foyer ? Et pourquoi ça n’est arrivé à aucun des enfants avec qui je vais à l’école maintenant ? Ou à Sophie et à Sam ? Qui prend les décisions ? Dot affirme que c’est le gouvernement, mais que les aborigènes n’ont pas le droit de voter pour le gouvernement, seuls les blancs le peuvent. Mais les blancs ne sont pas ceux qu’on met dans les foyers, n’est-ce pas ? Je ne comprends vraiment rien à tout ça, mais je sais que ce n’est pas juste.

[…]

Samedi 22 janvier
Il y a tellement de choses dans les journaux au sujet de l’anniversaire de l’Australie le 26. Les journaux disent que c’est un jour pour fêter l’arrivée de la Première Flotte à Botany Bay le 26 janvier 1788. Mais il n’y a rien d’écrit dans le journal sur la façon dont les aborigènes sont morts depuis l’arrivée de ce bateau de la Première Flotte. Je me demande pourquoi ? Peut-être qu’ils ne connaissent rien à tout ça ? Quelqu’un devrait leur dire toute la vérité à ces gens du journal pour qu’ils puissent aussi en parler.

Ce roman inspiré de faits réels est destiné à un public d’adolescents, mais je ne peux que le recommander à toute personne s’intéressant au sort des aborigènes de la Génération volée. Le droit de vote leur a été accordé en 1962.

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Jasper Jones / Le secret de Jasper Jones de Craig Silvey

Jasper Jones de Craig Silvey, Allen and Unwin 2009
Le secret de Jasper Jones traduit par Marie Boudewin, Calman Levy 2010 ; Livre de Poche 2012

Résumé : Une nuit de 1965, Jasper Jones, le paria de la petite ville minière de Corrigan, le gamin à moitié aborigène, frappe à la fenêtre de Charlie Bucktin, treize ans. Il n’a confiance en personne, il a besoin d’aide, aussi Charlie accepte-t-il de le suivre jusqu’à cette jolie clairière enfouie dans le bush où l’attend une terrible découverte. Ce secret est lourd à porter, et Charlie devient le témoin d’une ville qui se renferme sur elle-même, dans la peur et dans la suspicion. Il confronte sa mère malheureuse et coléreuse, il tombe amoureux et se bat pour modérer son meilleur ami, un jeune immigrant vietnamien.

L’auteur délivre un roman inspiré des romans gothiques du sud des États-Unis (Mark Twain, Harper Lee, Truman Capote), dont l’atmosphère se retrouve dans le paysage australien. Un roman régional noir, entre le roman d’apprentissage et le thriller littéraire (ça existe ?!?), le tout enveloppé dans une histoire d’amour, assorti d’un drame familial et d’adolescents angoissés, en quête de liberté.

À travers le personnage de Charlie, Craig Silvey explore la perte de l’innocence et la découverte du monde des adultes ; le moment où l’innocence de l’enfant disparaît à jamais pour se retrouver confronté à une réalité brutale. Charlie est partagé entre la peur de savoir et le confort de ne pas savoir, l’un le rend plus fort tandis que l’autre le fragilise.

J’ai plutôt aimé lire ce roman. L’ouverture est fantastique, et je dois dire que j’aurais aimé que cette intrigue-là (je ne veux pas vous gâcher la lecture palpitante des 30 premières pages, je n’en dis pas plus) soit plus développée et fouillée. Le développement de l’histoire est un peu lent, mais tout de même bien ficelé et l’histoire reprend du poil de la bête pour les 50 dernières pages quand les découvertes arrivent les unes après les autres.

Le secret de Jasper Jones fait partie de la liste des 10 livres australiens qu’il faut avoir lus dans sa vie élaborée par la chaîne ABC, c’est un classique de la littérature australienne. Il a reçu énormément de prix entre 2009 et 2012, et faisait partie des finalistes pour le Prix Miles Franklin en 2010.

Follow the rabbit-proof fence / Le chemin de la liberté de Doris Pilkington

Follow the Rabbit-proof Fence de Doris (Garimara) Pilkington, University of Queensland 1996
Le chemin de la liberté traduit par Cécile Deniard, Editions Autrement 2003

Le chemin de la liberté raconte l’histoire vraie de trois sœurs muda-muda (métisses) qui dans les années 30 ont été enlevées de leur famille par le gouvernement australien pour être envoyées dans des internats tenus par des Midgerji et Wudgebulla (femmes et hommes blancs). Elles étaient toutes les trois métisses aborigènes et font partie comme des milliers d’autres enfants aborigènes de cette période de la Génération volée.

Molly (la mère de Doris Pilkington), Daisy et Gracie avaient moins de 15 ans quand les officiers du gouvernement sont venus les enlever à leur famille. En arrivant au camp pour aborigènes de Moore River, elles décident de repartir sur-le-champ, car l’endroit est une vraie prison : barreaux aux fenêtres des dortoirs ; punitions cruelles pour celles et ceux qui ne respectent pas les règles ; et interdiction de parler leur langue mardujara. Molly est la plus âgée, elle prend donc naturellement les choses en main. Leur parcours est extraordinaire, car elles ont parcouru plus de 2400 km en 9 semaines sans se faire capturer. Et pourtant les autorités avaient déployé les grands moyens pour les retrouver.

Avis de recherche Fillettes Indigènes (11 août 1931)

Le protecteur des aborigènes, monsieur A. O’Neville est inquiet pour trois fillettes indigènes âgées de 8 à 15 ans qui se sont échappées il y a une semaine du camp pour indigènes Moore River, Mogumber. Monsieur O’Neville expliquait hier qu’elles venaient d’arriver de la région de Nugalline, et étant très timides, se sont effrayées de leur nouveau logement, et ont fuit dans l’espoir de rentrer chez elles. Quelques personnes les ont aperçues du côté de New Norcia, et elles semblaient se diriger vers le nord-est.  Les enfants resteront probablement loin des habitations et il saurait gré à toute personne qui les apercevrait de l’en informer promptement. « Depuis une semaine, nous les cherchons partout, a ajouté monsieur O’Neville, et la seule trace que nous ayons trouvé d’elles est un lapin mort qu’elles ont essayé de manger. Nous voulons à tout prix qu’aucun mal ne leur arrive pendant leur périple dans le bush ».

Mais monsieur O’Neville, protecteur des aborigènes, n’avait pas bien compris à qui il avait à faire.

Finalement, la question c’est de savoir comment repérer le nord quand le ciel est sombre et gris, sans carte ou boussole ? Il serait facile pour un adulte sans une connaissance approfondie du bush d’être désorienté et de se perdre dans une partie du pays qui lui est étranger. D’autant plus que le paysage est envahi par les broussailles touffues et que le ciel nuageux cache le soleil qui pourrait lui indiquer la direction. Et bien Molly, cette jeune fille de 14 ans n’avait pas peur parce que cette nature sauvage était en elle. Elle lui offrait toujours un abri, de la nourriture et de quoi subsister.  Elle avait appris et développé les connaissances pour vivre dans le bush et les techniques de survie auprès d’une personne très expérimentée : son beau-père, un ancien nomade du désert.

Elles ont donc d’abord cherché à rejoindre la Rabbit-proof fence (barrière de protection contre les lapins) puis ont continué leur route vers le nord, pour retrouver leur famille à Jigalong. Malgré les nombreuses personnes qui les ont signalées, Daisy et Molly ont réussi leur odyssée pour retrouver leur famille.

L’histoire de la construction de la barrière de protection contre les lapins est assez amusante:

En plus des chevaux, il y avait d’autres animaux importés comme du bétail, des moutons, des renards et des lapins. Les lapins se sont immédiatement adaptés au climat chaud et aride, et ils se sont reproduits et multipliés à une vitesse inquiétante. Une des mesures prises pour contrôler la population de lapins fut la construction de cette barrière qui fut achevée en 1907. En Australie Occcidentale, la barrière s’étend sur 1834km et rejoint la grande baie australienne près du port d’Espérance au sud jusqu’à la Eighty mile beach au nord de port Hedland. Le gouvernement du moment a suggéré qu’une barrière bien construite et bien entretenue mettrait un terme à l’invasion des lapins en l’Australie-Occidentale. Mais cette théorie s’est révélée fausse, il y avait plus de lapins du côté de l’Australie-Occidentale que du côté de l’Australie-Méridionale.

J’ai adoré ce livre. L’histoire est non seulement bien racontée, mais les premiers chapitres qui décrivent la colonisation de la région du Pilbara (Australie-Occidentale) par les Anglais est passionnante. On découvre comment les blancs ont rapidement pris le dessus sur les communautés aborigènes grâce notamment aux armes à feu et comment se sont passés les premiers échanges entre les familles de colon et les aborigènes venus travailler pour eux.

Le reste du livre relate le voyage interminable de ces trois jeunes filles et donne beaucoup des détails sur leurs moyens ingénieux de subsistance, sur leur façon de faire du feu sans laisser de traces pour les wudgebulla et le marbu (esprit mangeur de chair).

C’est aussi un livre qui parle de la Génération volée, un chapitre de l’histoire australienne longtemps passé sous silence, mais qui a duré de 1869 à 1969 environ et a concerné plus de 100 000 enfants. Le gouvernement australien a présenté des excuses officielles en 2008 (!!), mais c’est encore aujourd’hui sujet à controverse. Le film Australia avec Nicole Kidman et Hugh Jackman (tous les deux acteurs australiens) aborde entre autres ce sujet.

Les mâchoires du Serpent d’Hervé Claude

Les mâchoires du serpent d’Hervé Claude, Actes Sud 2012

Les machoires du serpent Hervé Claude

Petite pause en Australie-Occidentale pour lire le dernier roman policier de Hervé Claude, Les mâchoires du serpent, qui se déroule du côté de Perth.

Ashe est français, installé à Perth depuis quelques années où il vit de ces rentes. On comprend vite qu’il a eu une relation rapide avec Ange il y a quelques années, et qu’ils sont restés en contact. Ange Cattrioni est un policier qui confie à Ashe des missions non officielles sur des affaires qu’il mène. Il semblerait que ce soit des personnages récurrents d’Hervé Claude, mais comme c’est la première fois que je lis un de ses romans (et très certainement la dernière…), je ne répète que ce que j’ai lu ailleurs.

Je commence à me méfier des romans écrits pas des Français sur l’Australie. D’accord, ce jugement est un peu hâtif car je n’ai lu que deux romans français qui se déroulent en Australie, cependant, je trouve qu’il leur manque une certaine authenticité.

Mais revenons à notre roman résumé comme suit par l’éditeur : « D’étranges meurtres sont commis aux quatre coins de l’Australie. Pas de mobile apparent, mais une caractéristique commune : les victimes ont toutes eu le sexe tranché. Ashe, l’enquêteur français dilettante, et son indéfectible copain Ange Cattrioni, chef adjoint de la police locale, doivent faire face à cette vague de violence d’un nouveau genre. Prisonnier du fossé qui sépare des sociétés minières plus avides que jamais et un peuple aborigène encore largement exploité, Ashe mène une enquête sur le fil. Pour la première fois de sa longue errance à l’autre bout du monde, le Français doit affronter la question aborigène. Celle d’un peuple qu’on a décimé, expulsé de ses terres, dépossédé de sa culture. Et à qui l’on demande officiellement pardon maintenant qu’il n’a plus rien ».

Je ne suis pas emballée du tout par ce roman noir, je dresserai donc un compte rendu rapide.

Je trouve que l’histoire a du mal à s’installer. Bien que l’on soit plongé dès le début dans des détails sordides, l’histoire est traitée de façon assez superficielle. Je ne m’attache ni aux lieux ni aux personnages. Le ton de l’auteur est un peu trop didactique, il donne beaucoup d’explications concernant des lieux et des coutumes locales qui font décrocher le lecteur.

Chaque avancée de l’enquête arrive un peu comme un cheveu sur la soupe, et les conclusions très hâtives, notamment en ce qui concerne les soupçons sur le meurtrier qui serait aborigène. De plus, les détails donnés sur les aborigènes sont sans grand intérêt tant ils sont bourrés de clichés.

L’atmosphère lourde, la chaleur (surtout du côté de Perth), les grands espaces, ce qui en général caractérise les romans australiens, ne sont pas palpables. De plus, je ne trouve pas les personnages sympathiques, Ashe est soi-disant débrouillard, mais à part mentir il ne sait rien faire de spécial. Ange, le policier chargé de l’affaire est quasi absent. Enfin, le style est assez pauvre, sans créativité. Voilà un petit dialogue qui illustre ma pensée :

Après avoir laissé l’information pénétrer dans les neurones de son enquêteur  fantômes, le PO avait ajouté :

–          Ça  ne veut rien dire du tout. Je suis juste certain qu’ils se sont vue plus d’une fois en tête à tête. De source sûre, ils sont partis du Court tous les deux, plusieurs fois, il y a quelques mois. Après on ne sait pas…
–          Non, je ne crois pas. Et la bonne nouvelle c’est que je vais te demander de l’interroger. Je ne veux pas qu’il soit sous le feu des projecteurs. Pour rien au monde. Mais ses activités politiques radicales sont connues et il faut absolument fouiller de ce côté-là. D’accord?
–          Tu sais où il est en ce moment ?
–          Tu dois le savoir mieux que moi…

Une pointe d’ironie, encore.

–          Pas du tout, tu crois qu’il m’a laissé ses coordonnées… !
–          C’est bien le hic. Personne ne l’a vu depuis deux jours.
–          Ne me dis pas qu’il a disparu…
–          Ça en a tout l’air. À toi de jouer.

Bref, vous l’aurez compris je ne recommande pas ce livre à ceux qui voudraient découvrir l’Australie. Malheureusement, comme je ne suis pas une grosse lectrice de romans policiers je ne peux pas suggérer d’autres titres… Mais vous pouvez toujours essayer Vérité de Peter Temple.

The oldest song in the world de Sue Woolfe

The oldest song in the world de Sue Woolfe, 4th Estate 2012, 389pages

Depuis que j’ai lu Le fleuve secret (de Kate Grenville), je me passionne pour des livres racontant la vie dans le fin fond de l’Australie et les aborigènes. Au premier abord, The oldest Song in the World rassemblait tous ces critères.

Fourth Estate

L’histoire : Kate est une jeune trentenaire  un peu pommée qui travaille dans une bibliothèque de province. Son travail est de rassembler les livres dispersés dans la bibliothèque par les lecteurs. Un jour elle se plonge dans un ouvrage de linguistique A critique of Common postulates : Our indigenes de E.E. Albert. Elle tombe sous le charme de l’auteur et décide de s’inscrire à l’université pour se former à cette discipline.  Bien qu’étant la plus mauvaise de la classe, elle est envoyée dans le désert pour enregistrer le chant d’une vieille femme aborigène mourante. Ce pourrait être le chant le plus ancien du monde (d’où le nom…).

Kate est en quête de réponse à ses questions, comprendre son enfance pour comprendre qui elle est aujourd’hui. Cette quête identitaire donne lieu à des situations assez confuses pour le lecteur : en arrivant à Alice Spring au centre de l’Australie, Kate passe plusieurs minutes à observer un homme assis à une terrasse de café qu’elle pense reconnaître de son enfance. Il faut attendre plusieurs pages pour comprendre que cet homme pourrait être un jeune garçon qu’elle a connu dans son enfance, et qui serait le fils de Diana, la maitresse de son père. Sans réussir à le reconnaître à 100%, elle nous  bassine avec ça tout au long du récit. De temps en temps des flash-back de son enfance se mêlent au récit, sans crie gare et sans apporter d’éléments intéressants.

La suite de l’histoire qui se déroule dans le village de Gadaburumili ne fait pas vraiment avancer le récit, elle attend qu’Adrian l’amène voir la vieille femme pour pouvoir l’enregistrer. On a envie de la secouer en peu et de lui dire qu’elle a un cerveau aussi et qu’elle peut s’en servie.

Bien que les descriptions du bush donnent un bon aperçu de la vie quotidienne des gens installés dans ces petites communautés isolées (coupure d’électricités très fréquentes, manque de médecins et de professeurs, l’inadaptation des aborigènes a la vie que les occidentaux leur ont imposé), le livre reste à mon avis inintéressant.

The secret river / Le fleuve secret de Kate Grenville

The secret river de Kate Grenville, Text Publishing 2005
Le fleuve secret traduit par Mireille Vignol, Editions Métailié 2010

Le fleuve secret est le premier tome d’une trilogie écrite par Kate Grenville qui retrace l’histoire de la colonisation de l’Australie. Elle s’est inspirée de l’histoire de son ancêtre, Salomon Wiseman, pour raconter l’arrivée des premiers bagnards en Nouvelle-Galles-du-Sud, près de Sydney.

Le personnage principal est William Thornhill, batelier sur la Tamise, qui pour subvenir aux besoins de sa famille n’a d’autre choix que de voler du bois précieux sur le bateau de son patron. Son entreprise échoue et il est condamné à la peine de mort. Il réussit heureusement à changer le jugement et est déporté en Australie pour la « fin de sa vie naturelle ». Là-bas, il est placé sous l’autorité de sa femme Sal, et redevient un homme libre quelques années plus tard.

Il retrouve un travail de batelier sur le fleuve Hawkesbury, menant à Sydney Cove. Petit à petit, il gagne de quoi s’acheter un vieux bateau rebaptisé Hope en souvenir de son Angleterre natale. Lors de l’une de ces excursions sur le fleuve avec Blackwood, un ancien ami de la Tamise, il repère un petit lopin de terre où il imagine pouvoir habiter et tirer toutes les richesses nécessaires pour nourrir sa famille. Grâce à sa détermination, et après quelques mois pour convaincre sa femme, il pose un premier pied à Thornhill’s Point.

C’était sans compter sur les « noirs » qui vivent déjà dans la région. Malgré des signes clairs qu’ils habitaient déjà là, Thornhill les ignore et commence à cultiver du maïs. Après des mois de cohabitations craintives, mais paisibles, et quelques échanges (bonnet, farine d’un coté, poterie et kangourous de l’autre), les aborigènes se rebellent contre ceux qui ont pris leur terre de force. Ils pillent et brûlent les champs de maïs des nouveaux habitants. La vengeance des bagnards sera terrible.

Ce roman fascinant nous plonge au cœur de la conquête de l’Australie au début du 19e siècle et offre un portrait peu flatteur de la moralité des premiers habitants de cette terra nullius. L’auteure décrit la vie quotidienne de cette famille qui lutte contre la nature sauvage de leur nouvelle nation et qui essaye, tant bien que mal, de s’adapter à la rudesse de la vie sur les rives du fleuve Hawkesbury. Le roman se concentre sur la confrontation entre les aborigènes et « blancs », bien que celle-ci soit en grande partie silencieuse, elle est présente, tel un serpent tapi dans l’ombre. Le doute plane, la tension croît à mesure que des histoires plus terribles les unes que les autres font surface. On ne se demande pas vraiment si tout va exploser, mais plutôt quand et comment…

Voici un petit extrait d’une scène révélatrice qui se trouve à la fin du roman :

C’était aussi calme qu’un piège. « Viens », murmura-t-il. « Vite Sal, vaut mieux partir ». Mais elle l’ignora, marchant dans le camp, regardant ce qui en avait fait une maison : la façon dont les pierres étaient disposées autour du feu pour déposer la nourriture, la pile d’os et de déchets qui avait été proprement ramassée au bord de la clairière. Quand elle s’approcha du balai, elle le ramassa et balaya le sol une fois avant de le lâcher. […].
Ils étaient là, dit Sal. Voir le lieu l’avait rendu réel à ses yeux d’une façon qu’elle n’avait pas réalisée auparavant.  Elle se tourna vers Thornhill. « Comme toi et moi, à Londres. Exactement comme nous ». […] « Tu ne me l’as jamais dit, murmura-t-elle. Tu ne me l’as jamais dit ».
Il s’emporta à cette accusation non dite.  « Ils ont tout le reste, dit-il. Pour ce qu’ils veulent en faire. Regarde autour de toi Sal, ils ont tout ça ».
« Ils étaient là, répéta-t-elle. Leurs grands-mères, et leurs arrière-grands-mères. Depuis le début. Elle se tourna enfin vers lui et le fixa droit dans les yeux. Même le balai pour le garder propre, Will. Exactement comme moi ».

Ce très beau roman m’a énormément intéressé, car il permet de revivre une période très sombre de l’héritage australien.

Le fleuve secret a été nominé pour les prix Miles Franklin, Booker Man et le IMPAC Dublin, et fut récompensé par le Commonwealth Writers’s Prize et NSW Premier Literary awards. Le deuxième volet de cette trilogie, Le lieutenant (2008) est paru cette année aux Editions Métailié. Le troisième roman, Sarah Thornhill (2011) est paru en 2014 toujours chez le même éditeur.
Plus d’information sur le site de l’auteur : www.kategrenville.com

La vérité sur Ce qu’il advint du sauvage blanc

Melbourne Books

Je vous ai fait partager mon enthousiasme pour le livre de François Garde Ce qu’il advint du sauvage blanc il y a quelques semaines, je voudrais aujourd’hui apporter quelques précisions. Je savais que je lisais un récit romancé basé sur une histoire vraie, je pensais donc que les descriptions du mode de vie des « sauvages » étaient basées sur des faits réels. Pour moi, écrire un roman historique et anthropologique (comme l’est le roman de Garde) est une tâche ardue, car il faut que l’auteur connaisse parfaitement son sujet.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai lu l’interview de l’auteur sur le blog de Chronobook.fr, où il déclare « J’ai vécu quelques années en Nouvelle-Calédonie et suis allé plusieurs fois en Australie (mais à Sydney, pas le bush du Nord Est !). Je n’aurai pas écrit ce livre sans avoir rencontré des cultures du Pacifique et constaté, même deux siècles après les contacts et la christianisation, leur étrangeté. […] Pour le roman, je n’ai pas voulu me documenter. Mes sauvages ne sont pas vrais, (il semble en outre que la tribu en cause ait disparu). J’espère qu’ils sont vraisemblables. »  Un peu limite comme réponse, non ?

D’ailleurs, depuis que j’habite à Melbourne j’ai découvert une chose : la culture des peuples aborigènes qui habitent en Australie n’a rien à voir avec celle des habitants indigènes de la Nouvelle-Calédonie et les Maoris de la Nouvelle-Zélande. Peut-être le saviez-vous, je l’ignorais.:

Mais revenons à nos moutons… En cherchant si les droits de ce roman avaient été vendus en Australie, Penny Hueston de Text Publishing m’a dit qu’elle avait lu le livre et qu’il lui serait impossible de le publier ici sans soulever un tollé de protestations. Elle m’a conseillé de lire le livre de Stephanie Anderson Pelletier, The forgotten castaway of Cape York, 2009 pour connaître la véritable histoire de Narcisse Pelletier parmi les aborigènes de Cape York.

Dans une lettre ouverte aux chercheurs français, elle exprime son irritation :

« La publication de ce livre, sa réception critique et maintenant ce prix [Le Goncourt du premier roman – mai 2012] montrent que les vieux stéréotypes sur les aborigènes d’Australie sont encore bien vivants dans le monde littéraire français ».

En effet, sous couvert de fiction François Garde mêle faits réels (le nom du héros
« Narcisse Pelletier », le bateau sur lequel il travaillait comme mousse « le Saint Paul », son nom aborigène « amglo » ou encore le lieu du naufrage), et fiction

« une fantaisie qui se révèle cumuler les pires des clichés possibles sur les aborigènes tels qu’on pouvait les lire en Europe au 19e siècle », ajoute-t-elle.

Narcisse pelletier fut bel et bien abandonné sur une plage de la côte nord d’Australie (Cape York), adopté par une famille aborigène et intégré à la communauté. Les ressemblances s’arrêtent là.

Voici quelques-unes des erreurs commises par François Garde :

  • La famille aborigène qui a adopté Narcisse appartient à la communauté Uutaalnganu (du groupe linguistique des Sandbeach People). Ce peuple vit (encore aujourd’hui) près de la mer, dans « une région très cultivée et isolée » où ils maniaient l’art de la chasse aux dugongs et aux tortues comme personne, « la viande riche du dugong était toujours partagée en fonction d’un ordre établi ». L’environnement était riche en ressources contrairement à ce que raconte Garde dans son roman.
  • Les pratiques sexuelles que décrit l’auteur sont erronées, « parfois l’un d’eux partait solitaires dans la forêt. Assis sous un arbre, un garçon et une fille se caressaient sans se cacher. » Stephanie Anderson explique que « peu importe la diversité des pratiques sexuelles de par le monde […] on sait bien que le sens d’une certaine pudeur est indubitablement un universel humain. […] et le viol n’était certainement pas toléré et à plus forte raison, n’est pas un spectacle »
  • Le mythe très répandu au 19e siècle qui veut que les aborigènes d’Australie soient laids est également très présent dans ce livre. Là encore, l’auteur s’enfonce dans des idées reçues.
  • Le manque de culture est omniprésent dans le roman, par exemple la communauté abandonne ses morts sans offrir de rite mortuaire alors qu’ils sont en réalités «très complexes».
  • François Garde décrit les « sauvages » tatoués, manque de pot Stephanie Anderson explique que  « le tatouage n’est pas une pratique des aborigènes australiens »…
  • Le manque d’intérêt de la tribu à l’égard de Narcisse nous fait penser que ce sont des êtres « qui manquent de qualités humaines affectives et psychiques les plus élémentaires ». « La première réaction des Uutaalnganu fut de secourir Narcisse pour ensuite l’accepter complètement. Lors des premiers contacts avec les Européens, une croyance répandue parmi les peuples aborigènes d’Australie était que les individus à la peau blanche étaient des ancêtres revenus à la vie. Dans le récit de Merland [dix-sept ans chez les sauvages. Narcisse Pelletier de Constant Merland, 1876], Narcisse Pelletier dit lui-même que c’était la façon dont il était perçu par ses sauveteurs.  La curiosité du monde est caractéristique des êtres humains. Les aborigènes ne sont ni plus ni moins curieux que les autres. »

J’ai voulu poser quelques questions supplémentaires à Stephanie Anderson.

Vous parlez d’une vision du 19e siècle pour ce qui est de la représentation des « sauvages » dans le livre de Garde, pourriez-vous nous en dire plus ?
Dans son roman, François Garde évoque très bien la vision qu’avaient les érudits au 19e siècle sur les peuples indigènes : des sauvages, vivant à l’état de nature, sans aucune inhibition ou interdit sexuel, d’apparence physique ingrate, seulement préoccupés par le prochain repas, parlant un langage grammaticalement pauvre. Mais bizarrement, en l’évoquant ainsi, il renforce cette idée.  Peu de choses dans le roman viennent contredire ces conceptions qui donnent du crédit à ce courant d’anthropologie physique qui prédominait à l’époque, mettant en place une hiérarchie raciale de l’évolution humaine des plus primitifs (toujours les aborigènes d’Australie) aux plus développés, à savoir les Européens. L’anthropologie et la biologie moderne combattent de façon virulente ces absurdités de hiérarchie raciale. Les êtres humains viennent de la même espèce, et non pas différentes races inférieures et supérieures, leur culture et langage se valent.  Malheureusement de tels préjugés et clichés résonnent encore dans la culture et la littérature occidentale.

Pourquoi pensez-vous que les Français ont cette vision naïve des aborigènes d’Australie ?
D’abord, l’Australie reste un endroit lointain et exotique dans l’esprit de beaucoup d’Européens, une  terre de conquête peuplée de nomades du désert primitifs. L’ironie c’est que le succès que rencontrent les expositions d’art aborigène en France pourrait renforcer cette idée, transmettant une qualité primordiale, mystique et hermétique de l’aboriginalité.

Deuxièmement, la barrière de la langue existe toujours entre le français et l’anglais ce qui entraîne un manque d’information sur les aborigènes et qui permet aux fantasmes de s’épanouir librement, comme le prouve le succès du roman de François Garde.

Quelle serait la réaction du public si ce roman était traduit et publié en Australie ?
La création fantasque et dégradante de la société aborigène dans Ce qu’il advint du sauvage blanc serait accueillie avec indignation ou sous les moqueries. J’imagine que dans tout le pays les aborigènes, et surtout les Sandbeach People du Cap York, seraient profondément offensés par la contrefaçon de Garde, qui est une dénaturation complète de leur mode de vie et du caractère de leur culture. Le fait que l’auteur ait déclaré que le peuple dont il s’est inspiré a disparu, et qu’il ne se soit pas renseigné pour l’écriture de son roman serait perçu comme une insulte et est inexcusable.  Plus généralement, le public australien serait stupéfait qu’un auteur puisse montrer un tel manque de respect et de connaissances sur les cultures aborigènes d’Australie. Un manque total de curiosité à leur égard, une qualité que l’auteur attribue d’ailleurs à sa « tribu » romanesque.

Et enfin, pourriez-vous nous recommander un roman qui donnerait une représentation réaliste d’une communauté aborigène ?
Carpentaria d’Alexis Wright. La vision complexe, authentique et tout à fait actuelle de la communauté indigène que dépeint Alexis Wright dans son roman, pour lequel elle aussi est lauréate d’un prix littéraire prestigieux, fait contraste avec la conception caricaturale et périmée des aborigènes australiens que nous présente François Garde dans Ce qu’il advint du sauvage blanc.

 

Je partage l’indignation de l’auteur contre un récit qui va à l’encontre de ce qui devrait se passer au 21e siècle, et qui véhicule des idées reçues réduisant une culture étrangère au rang de culture sauvage ou simplement « étrange ».

Stephanie Anderson est une chercheuse australienne. Elle a traduit et préfacé le texte de Constant Morland Dix-Sept ans chez les sauvages, Les aventures de Narcisse Pelletier paru en 1876. Le livre est disponible en anglais sous le titre de Pelletier, The forgotten castaway of Cape York (paru aux éditions Melbourne Books, 2009, 370 pages).

Pour en savoir plus, vous trouverez ses textes sur le site de la SOGIP-EHESS et de l’Association française d’ethnologie et d’anthropologie.