La nature des choses de Charlotte Wood

The natural way of things Charlotte Wood, Allen and Unwin 2015
La nature des choses traduit par Sabine Porte, Editions du masque 2017

Quel timing incroyable ! Ce livre est paru en 2015, bien avant le mouvement de libération de la parole des femmes, mais comme je le lis aujourd’hui, en 2020, il prend une résonance qu’il n’aurait pas eue si je l’avais lu à sa sortie. C’est ce paragraphe qui m’a fait comprendre l’enjeu du roman.

Il laissa tomber la laisse et elle trébucha vers l’arrière, s’étalant de tout son long. Il leva le bâton, mais elle sentait sa peur. « Je te toucherai même pas de toute façon, avec toutes ces queues qui sont déjà passées par là », lui cracha-t-il alors qu’elle se relevait et se tournait vers la grange à l’abandon, l’adrénaline montait en elle. (…) Et maintenant, même avec Bouncer qui lui balançait ces obscénités à la figure, qui insultait son corps, qui décrivait ce que d’autres hommes lui avaient fait subir (…) tout ce qu’elle ressentait pour lui c’était de la pitié.*

Pendant des décennies, les femmes se sont tues, elles n’ont pas été entendues sur les humiliations, les agressions qu’elles avaient vécues. Il a fallu attendre #metoo en 2017 pour qu’enfin, on commence à écouter toutes ces femmes qui avaient honte de raconter ce qui leur était arrivé. Un cas me revient en mémoire. Vous souvenez-vous de Tristane Bannon que Dominique Strauss Kahn avait tenté de violer en 2007 et qu’elle avait finalement dénoncé en 2011 ? Vous souvenez-vous des réactions ?

Je ne suis visiblement pas une « bonne » victime. Comme Nafissatou Diallo n’est pas non plus une bonne victime. Mais c’est quoi une bonne, une vraie victime ? Une victime morte ? Je me sens plus perçue comme une coupable, comme nombre de femmes qui se font agresser ou violer le ressentent. Des femmes qui, forcément, ont aguiché leur agresseur ou qui ont bien cherché ce qui leur arrivait ! On a tout dit à mon sujet, que j’étais une fille paumée, manipulatrice, arriviste et menteuse, qui collectionnait les amants. Une instable, voire une folle. Ce sont ces arguments que distillent sur moi depuis des années les soutiens de Dominique Strauss-Kahn pour discréditer ma parole : comment une telle « déséquilibrée » pourrait-elle dire la vérité, enfin ! (Entretien sur Elle.fr en 2011)

Et on pourrait en dire de même de Nafissatou Diallo, la femme de chambre qui avait été agressée sexuellement par DSK. Quelles suspicions n’ont pas plané sur son témoignage ! Elle en avait après son argent ! Elle voulait se faire grassement payer pour un acte auquel elle avait consenti ! Le monde préférait défendre un prédateur sexuel. Il s’agissait d’un « troussage domestique » pour certains, « Il n’y a(vait) pas mort d’homme » pour d’autres (comme par hasard, tous des hommes blancs quinquagénaires). Et le complot ! Mais oui, tout cela avait été fomenté par la droite qui voyait ses chances de gagner les élections fondre comme neige au soleil si DSK se présentait. Bref, il était inconcevable qu’en 2011, un homme puisse agresser une femme, et encore moins un homme puissant face à une femme sans défense. Comme le disait BHL (sur son site, le 16 mai 2011) :

Et ce que je sais, encore, c’est que le Strauss-Kahn que je connais, le Strauss-Kahn dont je suis l’ami depuis vingt-cinq ans et dont je resterai l’ami, ne ressemble pas au monstre, à la bête insatiable et maléfique, à l’homme des cavernes, que l’on nous décrit désormais un peu partout : séducteur, sûrement ; charmeur, ami des femmes et, d’abord, de la sienne, naturellement ; mais ce personnage brutal et violent, cet animal sauvage, ce primate, bien évidemment non, c’est absurde.

Mais quelle hypocrisie ! Les chiffres sont alarmants : 16% des femmes sont violées ou agressées sexuellement au cours de leur vie, 10% d’entre elles portent plainte, 10% de ces plaintes aboutissent. Et quand on voit le traitement réservé à Tristane Bannon, on comprend mieux pourquoi.

Pour en revenir au livre dystopique de Charlotte Wood, il offre une métaphore de ce que vivent les femmes qui ont été agressées sexuellement ou impliquées dans un scandale sexuel, la mise au ban de la société. Dans notre monde, elles auraient « simplement » été humiliées et culpabilisées publiquement ou dans la sphère privée, mais, quoi qu’il arrive, dans ces deux réalités les responsables ne sont pas été embêtés. Ces victimes de slut-shaming ne sont plus des femmes respectables, elles méritent bien ce qui leur arrive. Et c’est ce qu’elles finissent par penser :

C’est seulement maintenant qu’elle commence à comprendre que son corps et qu’elle, Yolanda, ne sont pas des entités distinctes, et que ce qu’elle avait un jour envisagé comme un tout, dans toute son intimité, sa complexité et son originalité, n’existait pas. C’est ce que les footballeurs dans le noir savaient, plus ou moins, quand ils lui avaient fait subir ces choses. À ça. Il n’y avait pas d’âme dans cette chose qu’ils pelotaient et pénétraient et dominaient, mais seulement de la chair cotonneuse et coupable. Yolanda n’était rien, une copie de n’importe quel autre corps de chair. De la viande. Des tissues, de l’eau, du sang.*

Les dix femmes de La nature des choses se retrouvent emprisonnées dans un vieux hangar au fin fond de l’Australie, gardées par des geôliers de l’agence Hardings International (‘Dignity and Respect in a Safe and Secure Environment’). Cette agence s’assure – moyennant argent – que ces témoins gênants disparaissent tout en garantissant qu’elles seront humiliées physiquement et émotionnellement (elles sont rasées, n’ont pas de protections périodiques, portent des vêtements d’Hamish et la nuit, sont enfermées dans des niches…).

En trottinant derrière l’homme à pas chancelants, noyée dans le flou, elle essaie d’observer les alentours. L’outback, c’est le premier mot qui lui vient à l’esprit. Puis celui de décharge. Il y a quelques bâtiments défraîchis en fibrociment décoloré, les panneaux percés ici et là de trous noirs déchiquetés. Des toits de tôle grise mouchetée ; des gouttières tordues qui pendent. Des fenêtres réduites à des fentes obscures dont la peinture s’écaille. Des tas de plaques de tôle ondulée et de poutres en bois qui pourrissent, et, à côté, de vieux barils d’essence. Des enchevêtrements de câbles. Un tracteur rouillé, un fouillis de tuyaux et de piques en métal hérissés de graminées desséchées poussant dans les interstices. Pas d’arbres. Et – elle jette un coup d’œil rapide autour d’elle –, à part le tracteur rouillé impossible à déplacer, aucun véhicule. 

Ce livre répond intelligemment à un problème de notre temps, l’humiliation publique des jeunes femmes qui ont eu des comportements sexuels que la société juge inappropriés et la normalisation des violences verbales contre les femmes sur les réseaux sociaux. En 2015 (et bien sûr encore en 2020), les règles qui régissent les corps des hommes et celui des femmes ne sont toujours pas les mêmes. Ce qui est acceptable voire encouragé chez les uns est dégradant pour les autres. On peut se leurrer en se disant que ce roman expose un problème propre à l’Australie, malheureusement, la misogynie se retrouve sous toutes les latitudes. Charlotte Wood se sert de ce microcosme pour adresser une situation globale.

Bon, maintenant venons-en à mon avis sur le roman. J’avoue que j’ai commencé ce livre en trainant les pieds. J’avais peur d’être assommée par des descriptions à n’en plus finir sur la faune et la flore locale (la littérature australienne en regorge à mon grand désespoir !), mais finalement, j’ai été happé par ce roman. Passé les premières pages qui plantent le décor, j’ai continué la lecture avidement. L’écriture est précise et maîtrisée et les descriptions brossent un tableau angoissant du quotidien de ces jeunes femmes. Quand la nourriture vient à manquer et que Bouncer et Teddy baissent la garde, on pourrait croire que ces femmes vont s’unir pour reverser la machine, prendre le pouvoir. Mais le sexisme est tellement ancré en elles qu’elles restent passives et infantilisées. Elles n’arrivent pas à quitter leur posture de femmes obéissantes. Là-bas comme ailleurs, les femmes ne parviennent pas à se rebeller pour prendre leur destin en main.

Un livre à lire en ces temps où le féminisme est enfin à la mode !

Charlotte Wood est une des auteures australiennes les plus en vue de ces dernières années. Elle a écrit Piece of a Girl (1999), The submerged cathedral (2004) et The Children (2007). Ces romans sont très bien accueillis par la presse et sont en général nominés à un grand nombre de prix littéraires. En 2012, Animal People était nommé aux Nita B. Kibble Awards et Miles Franlin Awards. En 2015, elle publie La nature des choses qui a été récompensé par six prix littéraires et sélectionné pour une dizaine d’autres. Visitez son site internet: www.charlottewood.com.au

*Traduction réalisée par mes soins

The low Road / La mauvaise pente de Chris Womersley

The Low Road de Chris Womersley, Scribe Publication 2007
La mauvaise pente traduit par Valérie Malfoy, Albin Michel 2014

Chris Womersley a publié son premier roman en 2007 sous le titre de The Low road. Le romancier génial du roman Les affligés (paru cette année chez Albin Michel) offre un récit sur le fil, noir à souhait.

Fraîchement sorti de prison, un jeune délinquant du nom de Lee se réveille dans un motel miteux avec une balle dans le ventre et une valise de billets au pied. A ses côtés se trouve Wild, un ancien médecin toxicomane en fuite. Un duo inattendu et explosif. Après s’être fait mettre dehors par la « tenancière » du motel, ils doivent fuir la police et trouver de l’aide pour soigner Lee. Lee aussi est en cavale car l’argent qui se trouve dans la valise ne lui appartient pas ; et Josef, le troisième personnage du roman est après lui. Ensemble, ils fuient leur vie où plus rien ne marche droit, une vie dont ils ont perdu le contrôle.  Au fur et à mesure que les heures passent, on se demande comment ils vont pouvoir s’en sortir.

« Mais pourquoi est-ce que tu m’aides? » Ça lui paraissait tout à coup très important.
Wild ramassa quelques miettes tombées sur ses genoux et les mit dans sa bouche. Il marcha et sembla réfléchir à la question.
« Disons qu’on pourrait tous les deux avoir besoin d’aide. Je suis pas ce qu’on pourrait appeler un citoyen honnête à l’heure actuelle, tu vois ce que je veux dire ? Disons qu’on a tous les deux des raisons de disparaître. »*

Ce n’est pas vraiment un polar, car le suspense n’est pas haletant, mais l’intrigue et l’écriture sont formidables. Dans La mauvaise pente, pas de détective ou de meurtre à élucider, mais un plongeon au plus profond de l’âme humaine et de ses horreurs.

Chris Womersley est vraiment doué et j’ai du mal à croire queLa mauvaise pente soit son premier roman. Les journaux ici le comparent à Cormack McCarthy, Poe et Simenon, ce n’est pas rien ! Ce roman a reçu le Prix littéraire Ned Kelly du meilleur premier roman en 2008.

Cette année on attend en Australie la sortie de son nouveau roman Cairo (La compagnie des artistes). L’année prochaine (printemps 2014) sortira en France la traduction de The low Road toujours chez Albin Michel.
UPDATE, publié sous le titre La mauvaise pente.

A lire, la critique (en anglais) de Raven Crime Reads également très positive. Visitez le site de l’auteur pour plus d’info.

*  Ma traduction

Nominés du Prix Ned Kelly 2012

Voici les nominés pour le prix Ned Kelly 2012.

Meilleur premier roman
The Courier’s New Bicycle de Kim Westwood (Harper Collins)
The Cartographer de Peter Twohig (Harper Collins)
When We Have Wings de Claire Corbett (Allen & Unwin)
Meilleur Roman
The Life de Malcolm Knox (Allen & Unwin)
Chelsea Mansions de Barry Maitland (Allen & Unwin)
Pig Boy de J.C. Burke (Random House)

Rendez-vous le 29 Août pour découvrir les gagnants.